PARAZELLI, Michel, « Les jeunes en marge : en quête d'un lien social véritable », dans Madeleine Gauthier (dir), Regard sur... La jeunesse au Québec, Collection Regards sur la jeunesse du monde, Éditions de l'IQRC, Presses de l'Université Laval, Sainte-Foy, 2003, p. 131-144.

Thèmes : jeunes de la rue, gangs de rue, Jackass, « bukos », lien social, marginalité, insertion, socialisation, Québec.

Résumé

« [...] les groupes de jeunes occupant la marge sociale québécoise tendent à se diversifier même s'ils font partie d'une minorité au Québec. N'ayant pas tous les mêmes aspirations, ces groupes de jeunes développent, de façon générale, soit une vision critique de la société de consommation de masse (ex. : jeunes punks), soit une sur-adaptation à cette société en désirant posséder rapidement des objets de consommation et de luxe (ex. : gangs de rue). Mais un sentiment semble les relier tous : établir un lien social véritable en dehors du monde institutionnel. » (p. 131) En raison de « la lente érosion de la stabilité des repères normatifs », certains jeunes adoptent des pratiques marginales pour compléter leur socialisation (p. 131).

Les jeunes de la rue

Selon une enquête menée en 1998 par Santé Québec, sur 28 214 itinérants à Montréal, 1 100 avaient moins de 18 ans et 8 273 avaient entre 18 et 29 ans. Parmi ces jeunes, il y avait autant d'hommes que de femmes, la plupart ayant vécu de la violence familiale et institutionnelle, développaient de la méfiance à l'endroit de l'autorité, provenaient de milieux socio-économiques variés et étaient en rupture quasi totale avec les institutions traditionnelles de socialisation juvénile. Les conditions de vie des jeunes de la rue favorisent la petite délinquance, sans pour autant être de la délinquance criminelle. De plus, ces jeunes développent des solidarités ponctuelles, qui ont tendance à reproduire le schéma familial, sans cependant être hiérarchiques. La majorité a un fort sentiment d'appartenance au milieu de la rue ; un milieu leur permettant de se réaliser, un lieu d'expérimentation sociale, mais également de fuite et des difficultés multiples.

Les gangs de rue

Depuis la fin des années 1990, le phénomène des gangs de rue prend de l'ampleur au Québec, les groupes sont plus répandus et mieux organisés. « [...] de récentes recherches indiquent qu'un certain nombre de jeunes adhérant à ces groupes le font pour des raisons de protection identitaire et de sur-adaptation à la société de consommation, où la réussite constitue une valeur prépondérante. » (p. 137-138) Selon les résultats d'une recherche sur le phénomène de gang chez les jeunes Québécois d'origine afro-antillaise, le gang permet de recréer une nouvelle famille, il est un lieu d'entraide et de reconfiguration identitaire. Leur quête de lien social se développe à travers un sentiment de puissance et en devenant, aux yeux de leurs pairs, des personnes dignes de respect.

Des formes de marginalités juvéniles en émergence

Une nouvelle forme de marginalité juvénile est apparue ces dernières années, directement inspirée de l'émission et du film américain Jackass. « Ces pratiques sont organisées de façon collective et consistent à diffuser par la vidéo une mise en scène inédite d'un acte de transgression de la civilité dont la prise de risques est un élément essentiel du contexte d'interactions. » (p. 139) C'est par son aspect de diffusion médiatique publique que le phénomène se démarque, car auparavant ces activités étaient de l'ordre du privé. Ces pratiques permettent à des jeunes « ordinaires » de développer une forme d'insertion particulière. Très peu de femmes adhèrent à ce mouvement.

« Bukos »

Les « bukos » sont de jeunes Montréalais qui prônent le mode de vie de l'écrivain américain Charles Bukowski : ivresse, inaction et indifférence. « Actuellement, les "bukos" se recruteraient parmi les jeunes diplômés issus des classes supérieures qui décident de décrocher en vivant de l'aide sociale et en bannissant toute ambition et désir d'accomplissement professionnel. » (p. 141) Les femmes y sont très rares. Cette autre pratique de quête sociale se veut un échappatoire face à la pression sociale d'intégration.

Conclusion

Selon le point de vue de la sociologie du lien social : « [...] les sociétés occidentales comme la nôtre valorisent fortement la liberté individuelle et la performance des compétences ; ce qui affecte profondément les rapports à soi et aux autres. Contrairement à il y a 40 ans, les rôles sociaux ne sont plus donnés ou prédéterminés. Ce contexte favoriserait une multiplication des formes d'individualisme ainsi qu'une diversité croissante des initiatives personnelles pour permettre l'accomplissement de soi et valoriser son existence sociale » (p. 142).

Véronique Duval-Martin, 12 décembre 2003